BRUNFELS Otto (Othon)

Chartreux, humaniste, pédagogue, théologien, médecin et botaniste (? Mayence 1488 † Berne 23.11.1534).

Fils de Hans Brunfels, tonnelier des comtes de Solms. Son nom de famille viendrait de celui du bourg de Braunfels, non loin de Mayence. Le nom de sa mère est inconnu. ? à Strasbourg le 10.7.1524 Dorothea Heiligenhensin. Deux filles sont nées de ce mariage. Il fit ses études à Mayence, obtint le grade de maître ès arts vers 1510, fut l’élève de Nicolas Gerbel ©, qui exerça une grande influence sur lui. Par suite de difficultés familiales, financières, ainsi que d’une santé précaire, il entra à la chartreuse de Strasbourg-Kœnigshoffen, 1519-1521. De ce séjour datent les études humanistes de Brunfels, sa 2e relation avec N. Gerbel, venu de Bâle à Strasbourg et acquis aux idées humanistes et au mouvement évangélique. À ce moment s’établissent aussi ses relations avec l’école humaniste de Sélestat autour de Beatus Rhenanus ©. Dans son couvent il s’occupa de la formation des moines. Préoccupé de réforme pédagogique, il rédigea deux traités publiés en 1519 : Le De corrigendis studiis severioribus praeceptiumculae breves, et les Aphorismi institutionis puerorum. « Tout prédisposait Brunfels à opposer aux méthodes d’un scholasticisme dessèché les préceptes de l’éducation libérale qu’il a pu trouver chez les bons auteurs », (Cl. Margolin). Mais l’attrait des doctrines nouvelles, la rencontre avec Ulrich von Hutten (1520), ses relations avec les sympathisants du mouvement évangélique, tels Michel Herr © et Wolfgang Capiton © auquel il avait dédié son premier écrit polémique, la Confutatio sophistices (1520), contre les scholastiques, la comparution de Luther à la diète de Worms (1521), déterminèrent Brunfels à abandonner la vie monastique. Dès 1520 il avait exprimé à B. Rhenanus son désir de quitter la Chartreuse. N’ayant pas réussi à se faire dispenser régulièrement des vœux monastiques, il s’enfuit du couvent avec Michel Herr, fin juillet 1521. Il évoluera à présent d’une attitude essentiellement humaniste vers une attitude fondamentalement réformée. Sans ressources et sans travail, Brunfels trouva refuge à l’Ebernburg près de Kreuznach, ouvert par Franz von Sickingen à tous les novateurs proscrits et où se trouvait déjà depuis sa fuite des Pays-Bas, son ami Ulrich von Hutten. Après le départ de Hutten, Brunfels quitta l’Alsace et accepta la cure de Steinheim ou Steinau près de Schlüchtern (Allemagne), puis à Neuenburg en Brisgau (1522-1524) : ce fut le début d’une carrière de prédicateur évangélique. À condition de mettre de l’ordre dans ses relations avec Erasme – ce qu’il fit –, Brunfels fut fait bourgeois de Strasbourg, ville en train de devenir évangélique et obtint en même temps l’autorisation d’y ouvrir une école (26.3.1524). Ayant perdu sa belle voix par suite de maladie, Brunfels renonça au rôle de prédicateur et revint à la pédagogie en tant que maître d’école à Strasbourg. Dès son arrivée en 1524, il dirigea une école privée et s’adjoignit Joh. Schwebel © ; il était en relations avec Jacques Sturm ©, Capiton et Bucer ©. Dans le cadre d’une réorganisation de l’instruction publique, Brunfels fut appelé à diriger l’une des deux écoles latines, poste qu’il occupa durant 9 ans. Brunfels publia en 1529, un manuel pédagogique, le Catechis puerorum in fide, faisant obligation au maître de s’occuper aussi du comportement des élèves à l’école et à la maison (C. Engel) et des écrits théologiques. En 1524 il publia des traités de Jean Hus, en particulier le De Anatomia Antichristi, accompagné d’un récit sur la condamnation de Hus et d’un échange de lettres avec Luther. Son Almanach ewig werend de 1526 s’inscrit dans la tradition antiastrologique. Il préconise la réforme de l’Église dans un sens nettement spriritualiste et évoque l’imminence de la fin du monde. En 1527 parut le Pandectarum Veteris et Novi Testamenti (trad. allemande : Pandectbüchlin, 1529), plusieurs fois réédité. Ses Precationes biblicae connurent au moins 15 éditions entre 1528 et 1556 avec diverses modifications et dans plusieurs éditions, en allemand (Biblisch Betbüchlein 1528) néerlandais (1531), français (1533), en italien (1534), en anglais (env. 1535), en finnois (1544). L’exhortation à la prière par laquelle débute l’édition allemande de 1528 s’inspire de textes de Luther et du Modus orandi Deum d’Erasme.

Encore trop peu étudiées, les conceptions religieuses et théologiques de Brunfels ne sont pas toujours faciles à cerner. L’une ou l’autre indication relative à la légitimité de dissimuler sa foi au milieu des incroyants a conduit Ginzburg à estimer que Brunfels a été le premier théoricien du nicodémisme, thème qui n’a pas fait l’unanimité. Il y a cependant quelques orientations constantes dans des écrits religieux et théologiques ; l’insistance sur une piété intérieure et individualiste, la condamnation de la spéculation et de la raison en matière de foi, une certaine relativisation des cérémonies extérieures, une perception pessimiste de la situation de l’Église et du monde (thème de l’Antéchrist) et la conviction que la fin du monde est proche.

L’Esprit est un des concepts clefs. Cet Esprit illumine les gens les plus simples. Brunfels est également spiritualiste dans sa conception des sacrements (celui qui croit est déjà baptisé). La communion invisible de ceux qui sont élus compte plus que l’Église visible. Il s’oppose à la persécution des hérétiques. Sur le plan socio-politique, il estime qu’un chrétien peut exercer des fonctions politiques. Il critique la société de son temps, s’intéressant notamment aux questions économiques. Il partage l’anticléricalisme si répandu à son époque.

Les dernières années strasbourgeoises de Brunfels comme les dernières années de sa vie seront occupées à des travaux et à des fonctions que rien ne laissait présager et qui le rendirent célèbre. Dans ses heures de loisir Br. étudia l’hébreu et se livra avec une prédilection marquée à l’étude de la médecine et des sciences auxiliaires, encouragé par son ami Michel Herr. Tout en continuant son enseignement au couvent des Carmes, il publia chez Schott en 1528, à la demande instante de Flüguss, chirurgien à Strasbourg, son premier livre de médecine : la traduction de la Parva Chirurgia de Lanfrank (Kleine Wundarznei : 12.8.1528). Il y décrit la chirurgie de l’Italie du Nord au XIVe s. Puis il réédita Der Spiegel der Arznei, revu et corrigé, du médecin colmarien Laurent Fries (18.8.1529), un écrit de pur arabisme, première encyclopédie médicale rédigée en langue allemande et destinée aux profanes de l’art médical. Il publia également des traductions d’autres médecins célèbres, Sérapion le Jeune et Razès (Xe et IXe siècle) et du 7e livre de Paul d’Egine, médecin grec du VIIe s., (1531), traduction du grec en latin, seul ouvrage qui soit dans la nouvelle tradition humaniste. En 1530 après avoir acquis à Bâle le titre de docteur en médecine, il signe désormais ses écrits, en tant que docteur, puis professeur, le latrion medicamentorum, 1532, (le vade-mecum du médecin : un dictionnaire médical contenant les remèdes pour toutes les maladies) et en 1533, le Neotericum aliquot medicorum in medicinam practicam (introduction à la médecine pratique pour les médecins modernes). Brunfels conseilla certes à ses étudiants la lecture des médecins modernes de l’Italie du Nord, tel Betruccio, Savanarole et Montagna qui enseignaient comment fabriquer et appliquer des remèdes, mais l’humaniste Brunfels appartient en médecine plus au Moyen Age qu’aux temps modernes. En botanique, par contre, Brunfels se révèle un pionnier, parce qu’il a reconnu à côté de l’autorité des Anciens la valeur de l’observation sur le terrain, doctrine qui ne s’affirma en médecine que des siècles plus tard. Alors que les premiers botanistes du XVIe s. s’attachèrent à retrouver les plantes dont se servaient les anciens, Brunfels alla chercher dans la nature même et dans sa région ses sujets d’observation. Il a décrit celles qu’il y trouvait à l’état sauvage et en faisait exécuter des gravures sur bois. Les premiers écrits de médecine de Brunfels seront donc très vite éclipsés par deux ouvrages qui en feront, avant Jérôme Bock et Léonard Fuchs, selon Linné, « un des pères de la botanique moderne », à savoir : l’Herbarum vivae icones (2 vol.) et en allemand, le Contrafayt Kräuterbuch (1530-1532). Le Kräuterbuch, plus allégé, est destiné à des cercles ne comprenant pas le latin. Ces deux ouvrages représentent la première tentative d’identification scientifique de plantes, avant tout de celles de la région de Strasbourg. Pour la première fois 238 plantes étaient dessinées et gravées sur bois d’après nature et ceci d’une manière remarquable par Weiditz, disciple de Dürer, « ein hochberümpter Meyster », selon Brunfels. Brunfels a bénéficié de l’érudition de Laurent Schenkbecher, prévôt de Saint-Thomas, de l’amitié, fruit des nombreux échanges scientifiques, de Jérôme Bock ©, et de l’appui de Léonard Fuchs, médecin du margrave de Brandebourg. Une sorte de solanées d’Amérique a même été dénommée Brunfelsia par le botaniste Plumier. Lorsqu’on offrit à Brunfels une place de médecin de la ville de Berne, il accepta d’autant plus volontiers que des plaintes touchant l’enseignement à l’école latine étaient parvenues au Magistrat de Strasbourg.

Brunfels ne jouit pas longtemps de sa situation à Berne où il mourut après un an d’exercice, à peine âgé de 46 ans. À Berne il avait encore écrit l’Onomasticon medicinae (un dictionnaire didactique de la médecine) qu’il fit publier à Strasbourg chez Schott en 1534. Un groupe de chercheurs et de médecins interdisciplinaires prépare à Berlin depuis 3 ans sous la direction de G. Baader une étude de l’œuvre de Brunfels avec une bibliographie critique, premier pas vers une édition d’ensemble de son œuvre.

I Bibliographie des œuvres de Brunfels :

Bibliotheca Bibliographies Aureliana. Index Aureliensis. Pars I, 1973 ; F.W.E. Roth, « Die Schriften des Otto Brunfels, 1519-1536 », Jahrbuch des Vogesen-Clubs, 1900, XVI, p. 257-288 ; F. Ritter, Répertoire bibliographique des livres imprimés en Alsace, IIe partie, 1937 ; J. Benzing, Bibliographie strasbourgeoise. Bibliographica Aureliana, Baden-Baden, 1981 (Brunfels et Hutten) ; M. Usher Chrisman, Bibliography of Strasbourg imprints, 1480-1599. Yale University Press. New Haven London, 1982 ; C. Ginzburg, II Nicodemismo, Turin, 1963, p. 100-110, pour le Betbüchlein ; Annotationes in Testamentum vetus, Oxford, ms Bodl. 111 ; Mise à jour préparée par le prof. G. Baader de Berlin.

II Bibliographie générale :

Schottenloher Bibliographie zur deutschen Geschichte im Zeitalter der Glaubensspaltung 1517-1585, I, 1836-1842 a, V, 45162-45164, 49696-49697, VII 52928.

III Biographies générales :

La première est celle de Johann Munter, en tête de l’édition des Annotationes quatuor Evangelia, Strasbourg, 1535. M. Sebitz, Appendix chronologica, 1638 ; F.W.E. Roth, « Otto Brunfels », avec de nombreuses notes bibliographiques, Zeitschrift für die Geschichte des Oberrheins, IX, 1894, p. 284 ; L. Keller, Otto Brunfels, ein gottesgelehrter Arzt und Naturforscher des XVI. Jahrhunderts, Monatshefte der Comeniusgesellschaft, VII, 1899, p. 267-279 ; Sitzmann, Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l’Alsace, Rixheim, t. 1, 1909, p. 235 (nombreuses erreurs) ; Ficker und Winckelmann, Handschriftenproben II, 1905, n° 77 ; Quellen zur Geschichte der Täufer, VII, VIII ; Neue Deutsche Biographie II, 1955, p. 677 ; G. Livet et Fr. Rapp, Histoire de Strasbourg, t. Il, 1981, passim ; M. Usher Chrisman, Lay culture, Learned culture. Books and Social Change in Strasbourg, 1480-1599. Yale University Press. New Haven-London, 1982.

IV Brunfels humaniste et pédagogue :

C. Engel, Protestantisches Gymnasium zu Strassburg, Programm für das Schuljahr 1886-87, Strasbourg, 1886 ; M. Fournier, C. Engel, Statuts et privilèges des universités françaises depuis leur fondation jusqu’en 1789, t. IV, fasc. I, Strasbourg 1890, p. 5-9 ; C. Engel, L’Ecole latine et l’ancienne Académie de Strasbourg : 1538-1621, Strasbourg, 1905 ; E. Sannwald, Otto Brunfels 1488-1534, Ein Beitrag zur Geschichte des Humanismus u. der Reformation, I. Hälfte, 1488-1524, Diss. München, Bottrop in Westfalen, 1932 ; J. Rott, « l’humanisme et la réforme pédagogique en Alsace » in L’Humanisme en Alsace, Paris, 1939, p. 64-82 ; J. Cl. Margolin, « Otto Brunfels dans le milieu évangélique rhénan », Strasbourg au cœur religieux du XVIe s., Strasbourg, 1977.

V Brunfels théologien évangélique

K. Hartfelder, « Otto Brunfels als Verteidiger Huttens », Zeitschrift für die Geschichte des Oberrheins, 1893, VIII, p. 565 ; W. Koehler, Zwingli u. Luther, I, Leipzig, 1924, p. 56, nn 2 (mélange Luther et Erasme dans Verbum Dei) ; M. Chrismann, Strasbourg and the Reform, New Haven-London, 1967 ; C. Ginzburg, Il Nicodemismo : Simulazione et dissimulazione religiosa nelle’Europa del’ 500. Torino, 1970, Giulio Einaudi, chap. I, p. 3-28 ; F. Rapp, Réformes et Réformation à Strasbourg, Paris-Strasbourg, 1974, p. 166, 470-471 ; J. Rott, « Hutten et les débuts de la réforme à Strasbourg », Annuaire de la Société des Amis du Vieux-Strasbourg, 1974, p. 41-58 ; J. Wirth, « Libertins et Épicuriens », Aspects de l’irreligion au XVIe s., in Bibliothèque d’humanisme et Renaissance, 34 (1977), p. 601-627; M. Lienhard, « Exposé introductif », Croyants et sceptiques au XVIe s., Strasbourg, 1981, p. 17-45 ; R. Bornert, La Réforme protestante du culte à Strasbourg au XVIe siècle (1523-1598). Approche sociologique et interprétation théologique, Leiden, 1981, 654 p.

VI Brunfels, médecin et botaniste

H. de Varigny, Histoire de la Botanique du XVIe s. à 1860, Paris, 1892 ; F.W.E. Roth, Otto Brunfels « Ein deutscher Botaniker », Botan. Ztg., t. 58,  1900, p. 191-232 ; G. Baader, « Mittelalter und Neuzeit im Werk von Otto Brunfels », Medizinhistorisches Journal, 13, 1978, p. 186-203 ; G. Baader, « Medizinisches Reformdenken und Arabismus im Deutschland des 16. Jhrh. », Südhoffs Archiv, 63, 1979, p. 261-266 ; E. Wickersheimer, Dictionnaire biographique des médecins en France au M.A., réimprimé, 1979.

Portrait gravé d’après un portrait de Hans Baldung, au dos du titre des Annotationes in quatuor Evangelia, Strasbourg, 1535.

Georgette Krieg (1984)